Programme  >  Marla, portrait d’une femme joyeuse

Ce spectacle est le portrait d’une personne réelle. Marla a 25 ans, elle est escort-girl, on peut également dire travailleuse du sexe. Elle est aussi intello, militante, féministe, amoureuse de son métier. Elle se définit comme hédoniste, bisexuelle, elle pratique le polyamour, elle vit donc plusieurs amours simultanés. Elle travaille à Paris, et aussi parfois en Suisse. Et surtout, contre toute attente, elle est une femme incroyablement libre. Denis Maillefer l’a rencontrée, a mené une longue série d’interviews, et écrit un solo de femme à la première personne, pour une actrice. Il poursuit ici, indirectement, son travail sur l’autofiction. Un spectacle qui dit aussi le vertige de nos intimités supposées décomplexées, modernes

dès 16 ans


 

Texte et mise en scène: Denis Maillefer.
Actrice: Magali Heu.
Scénographie et lumière: Laurent Junod.
Son: Philippe de Rham.
Costumes: Isa Boucharlat. Administration et communication: Catherine Monney

Coproduction: TLH, Arsenic Lausanne.
Soutiens: Ville de Lausanne, Etat de Vaud, Loterie Romande, Pro Helvetia.

theatre-en-flammes.ch

 

 

 

Presse audio-visuelle

RTS – La tête à l’envers, 23 janvier 2016 – interview par Laurence Froidevaux
RTS – Vertigo, 25 janvier 2016 – interview par Thierry Sartoretti
RTS – Le 12h30, 27 janvier 2016 – interview par Natacha van Custem
RTS – 12h45, 28 janvier 2016 – Denis Maillefer et Marla interviewés par Claire Burgy

Presse écrite

Article 60 no 10, 19 janvier 2016: Un homme et une femme de la saison Arsenic par Justine Favre.
Le Matin Dimanche, 24 janvier 2016: « Marla » ou la prostitution joyeuse par Mireille Descombes
24Heures, le 28 janvier 2016: Portrait d’une prostituée décomplexée par Gérald Cordonier.
La liberté, 18 février 2016: Le portrait d'une fille de joie, par Elisabeth Haas

 

LE TRAILER C'EST ICI

 

ENTRETIEN AVEC CAROLINE DAYER

 

Nous avons voulu parler des questions abordées par ces quatre spectacles « féminins-féministes ( ?!) » avec la Dre Caroline Dayer. Elle est enseignante et chercheuse à l’Université de Genève, auteure notamment de l’ouvrage « Sous les pavés, le genre. Hacker le sexisme » (Aube, 2014).

 

 

Caroline Dayer, que vous inspire cette quadruple programmation de spectacles qui touchent, de près ou de loin, les questions de genre et de sexisme dans la Suisse (et le monde) contemporain ?

 

La métaphore de la boule à facettes a émergé en découvrant cette programmation. Ces spectacles ont la capacité commune d’éclairer ces questions sous différents angles. Chacun avec leur coloration particulière questionne la normalisation des corps, les écarts entre représentations et pratiques, la pression des injonctions sociales ainsi que leur remise en cause. A travers une diversité de visages, de portraits insaisissables et de parcours mouvants, ils mettent en lumière que LA femme n’existe pas.

Cette programmation permet aussi de prendre à bras-le-corps la politisation actuelle des questions de sexe-genre-sexualité, elle demande à clarifier cette triade et à décrypter les enjeux qui la traversent. Ce quadriptyque invite non seulement à diriger le projecteur sur les zones d’ombre des violences mais surtout à mettre en lumière le pouvoir d’action des personnes et les processus d’actorialisation (devenir acteur ou actrice de sa vie) en jeu.

Si ces questions sont « vieilles comme le monde », c’est la façon de les poser (dont découle la manière d’y répondre) qui est susceptible de proposer une perspective critique et une originalité renouvelée, à l’instar par exemple de leur inscription dans le nouveau paradigme contemporain que Preciado appelle le capitalisme pharmaco-pornographique.

 

Intimité et politique font-ils bon ménage au théâtre ?

 

Le théâtre constitue un vecteur et un terreau privilégiés pour interroger les différentes conceptions de l’intimité (et de l’extimité), du politique (et de la politique) ainsi que de leurs relations et tensions, variant selon les lieux et les époques.

Il permet d’explorer le slogan féministe selon lequel le privé est politique et de montrer à travers l’art vivant que l’intimité ne saurait s’extraire des rapports de pouvoir. Par excellence, le théâtre démontre que l’attribution de rôles n’est pas naturelle mais le fruit de décisions sociales ; il (se) joue des conventions et met en scène des personnages qui acceptent ou refusent de se conformer aux attentes qui pèsent sur leur devenir. Il permet de se souvenir d’autres temps, d’autres contrées. Il offre la possibilité de faire autrement, qu’ici et maintenant. Le théâtre est éminemment politique lorsqu’il propose des façons réinventées de créer du lien et de vivre ensemble.

 

Que pensez-vous des mouvements féministes dits « pro sexe » ?

 

Les féminismes sont pluriels et ces mouvements ont le mérite de montrer que « féminisme » et « sexualité » ne constituent pas les deux termes d’un oxymore (assemblage de mots qui paraissent contradictoires). Ces courants investissent ce champ (de bataille) comme un outil réflexif et politique, un vecteur de mise en visibilité d’une diversité de pratiques anti-sexistes et anti-homophobes.

Toutefois, la sexualité n’est pas subversive en soi et n’est pas suffisante pour mener des changements de fond. Elle constitue un objet de pouvoir (régulation des plaisirs, gestion des désirs, contrôle de la reproduction), et retracer son historicité à travers une analyse critique se montre nécessaire. Le danger principal consiste à reproduire au lieu de contester.

Le paradoxe suivant est saillant : d’un côté la sexualité a été construite en tabou dans les sociétés occidentales et de l’autre nous sommes immergé.e.s dans un environnement hypersexualisé. Un sentiment de décalage apparaît entre l’apprentissage de la culpabilité et de la honte liées à la sexualité et une injonction contemporaine à la publiciser et à en consommer. Deux écueils sont donc à écarter : éviter de parler de sexualité ou tout ramener à cette focale.

 

L’invasion de la pornographie a-t-elle modifié notre perception (et notre pratique…) de la sexualité ?

 

Contre quels murs se brisent les dessins des amphores grecques ? Sur quels bûchers les recueils de Kâmasûtra sont-ils brûlés ? Des magazines aux films, des cassettes à internet, ce n’est pas la pornographie en tant que telle qui est nouvelle mais sa faisabilité et son accessibilité qui vont de pair avec l’essor des nouvelles technologies.

Concernant les perceptions de la sexualité, il est nécessaire de se demander de quel genre de pornographie il s’agit. C’est précisément l’hégémonie de la pornographie « mainstream » que le post-porno remet en question et les mécanismes à l’œuvre qui font croire qu’elle représente ce qu’est vraiment - et exclusivement - la sexualité. Dans son caractère univoque et figé, ce type de pornographie réduit le champ des possibles et assène des rituels, elle formate des postures et cantonne le cadrage ; elle est effectivement violente, dans son dogmatisme.

L’intériorisation des standards et des « canons » érigés en modèles a des répercussions sur le rapport des personnes - et surtout des jeunes - à leur propre corps et à celui d’autrui (épilation, chirurgie esthétique, taille du sexe, performance, etc.). Le fossé entre le corps vu et le corps vécu se creuse, et c’est notamment pour cette raison que des films féministes et queer s’attèlent à proposer des créations hors de la standardisation des désirs et refusent de reconduire l’articulation des logiques hétérosexistes, racistes, classistes, etc.

Mettre en exergue que la pornographie produite par des hommes pour des hommes est avant tout une industrie visant à faire du profit et une caricature qui répond à des fins économiques implique aussi de prendre en compte les conditions de travail à travers une éthique professionnelle.

 

Un de nos spectacles fait d’une travailleuse du sexe une « héroïne » (au sens que son « personnage » est le premier et seul rôle du spectacle). Comment percevez-vous ceci ?

 

Cette proposition permet de se demander qui sont les héroïnes. Elles ne le sont pas intrinsèquement mais contextuellement. Elle permet aussi de donner à voir différentes facettes du travail du sexe et de mettre en perspective ses prestations et celles qui renvoient au « devoir conjugal ».

Elle invite surtout à dépasser une lecture moralisatrice (c’est bien ou c’est mal), une interprétation évaluative (j’aime ou je n’aime pas) et à sortir d’une logique dichotomique (soit x /soit y). La prostitution et la pornographie sont au cœur de controverses féministes et de la thématique du droit à disposer de son propre corps.

 

Que pensez-vous des mouvements féministes qui se réapproprient le vocabulaire des stigmates dont on inflige certaines femmes, mouvements tels que « la marche des salopes », par exemple ?

 

Sur le fond, l’ensemble des mouvements féministes dénonce la culture du viol ainsi que toute forme de sexisme. Sur la forme, ils se démarquent par rapport au degré d’analyse élaboré, aux modalités d’action utilisées et à la capacité à remettre en cause le système qui est contesté.

Il existe différents types de retournement du stigmate et face aux processus de stigmatisation, l’histoire des mouvements sociaux a mis en évidence que le fait de renverser le stigmate perpétue et renforce le système qu’il dénonce. En effet, inverser n’est pas transformer, reprendre n’est pas déjouer, répéter ne permet pas de s’attaquer à la racine du problème.

La question est bien de savoir ce qui fait bouger les lignes dans un contexte donné et il ne s’agit pas uniquement d’une question de vocabulaire. En quoi serait-il actuellement subversif d’utiliser le langage et les codes du système qui est critiqué, de recourir aux dictats et aux stéréotypes qu’il impose, d’alimenter l’industrie qu’il génère ? En quoi serait-il novateur de singer les publicités machistes dans un environnement hypersexualisé, de se soumettre à la police du genre ? En quoi pour une jeune fille il serait forcément émancipateur d’incarner la figure de la salope ? La sexualité (ou sa prétendue manifestation vestimentaire) n’est pas libératrice en soi. Une femme qui est fière de se revendiquer comme une salope est une chose, partir du principe que c’est logiquement libérateur en est une autre, d’autant plus par rapport au caractère systémique des violences.

Si ces personnes sont si libres de porter ce qu’elles veulent (est-ce vraiment le cas dans la vie quotidienne ?), pourquoi reconduire une injonction à la « féminité » ? Il y a aussi une contradiction entre le fait d’affirmer que la salope n’existe pas et le fait de s’y identifier, entre la volonté de rassembler et la recatégorisation opérée, entre les discours et les actes. La façon dont ces marches sont organisées ne reconfigure-t-elle pas la cartographie des inégalités de privilèges et de l’articulation de rapports de domination, que des courants black féministes notamment ont mis au jour dans l’histoire du féminisme ? 

Il s’agit au contraire de hacker le sexisme, c’est-à-dire de décrypter ses failles et de le déjouer, en évitant de le consolider et en faisant preuve de créativité au niveau du langage et des actions, individuelles comme collectives. C’est ce que proposent certains mouvements en s’attaquant à la production même des lignes de démarcation et en déconstruisant la création artificielle de frontières, en déjouant les attentes plutôt que de s’y conformer, en troublant le genre (pour reprendre l’expression de Butler) plutôt que de le valider et de le conforter.

 

Un monde moins « genré » serait-il un monde moins violent, et notamment sur les questions de viol ?

 

Oui dans le sens où le genre - renvoyant à la construction sociale du masculin et du féminin ainsi qu’à leur hiérarchisation (le masculin étant privilégié au détriment du féminin) - constitue le système idéologique qui (re)produit le spectre des violences (du harcèlement à l’injure, du coup au viol) qui s’abattent sur des dimensions liées au sexe, au genre et/ou à la sexualité. Il implique aussi de contrecarrer la prégnance du double standard genré. Par exemple, une femme ou un homme qui « collectionne » les conquêtes n’est pas appelé.e ni traité.e de la même manière. Dans le contexte professionnel, dans des rapports concernant des candidatures comparables, le qualificatif « jeune » est synonyme de prometteur pour un homme et de manque d’expérience pour une femme.

Un monde moins genré souligne que les assignations sociales ne sont pas naturelles ni gravées dans le marbre (un homme comme une femme est capable d’aller chercher son enfant à la crèche, le gène de l’aspirateur ou du talon aiguille n’existe pas).

Il correspond aussi à un environnement moins stéréotypé et permet ainsi à tou.te.s de ne pas être cantonné.e.s à des catégories figées et de se projeter dans un univers de possibles moins ségrégués.

 

Que pensez-vous des mouvements du nord de l’Europe (par exemple la Suède) qui tendent à abolir, dans le langage même, la différence entre un homme et une femme, et qui vise une société où il n’y aurait plus (je provoque un peu) que des individus, tous pareillement nommés ?

 

Ne perdons jamais de vue qu’il y a plus de différences au sein de la « catégorie femmes » et au sein de la « catégorie hommes » qu’entre la « catégorie femmes » et la « catégorie hommes », ces catégories n’étant ni homogènes ni uniformes. La peur sous-jacente est celle de l’indifférenciation et elle est ainsi infondée.

Par ailleurs, le seul aspect que nous indiquons dans les cases des documents administratifs en matière de sexe renvoie à nos organes génitaux externes mais nous ne disons rien de nos chromosomes (xx, xy, xxy, etc.) ou de nos taux d’hormones (les connaissons-nous ?). Au niveau biologique, ce sont pourtant ces différents niveaux de sexuation qui sont pris en compte et qui mettent à mal la bicatégorisation (M/F).

Le langage fait partie intégrante des processus de socialisation. Il est perçu comme le reflet de notre conception du monde, donc utiliser un langage non discriminant et inclusif ne peut être que bénéfique pour tout le monde. Nous sommes censé.e.s être égales et égaux en droits mais diverses discriminations persistent.

 

Seriez-vous partisane de quotas H/F dans les entreprises, les mandats politiques, les mises en scène au théâtre !???

 

A compétences équivalentes, bien des femmes se heurtent encore aux plafonds de fer, aux parois de verre, si elles ont pu décoller du plancher collant.

Les quotas constituent un outil et non pas une fin en soi. En regard de la persistance et de l’omniprésence des discriminations genrées dans le contexte professionnel alors que les cadres législatifs existent, un ensemble de mesures sont donc nécessaires afin de mettre en œuvre des démarches organisationnelles cohérences et efficaces. Il s’agit de passer de l’égalité formelle à l’égalité réelle.

 

Pensez-vous qu’un néo conservatisme sur les questions de genre et de sexisme, lié à diverses peurs (immigration, chômage, perte d’identité), est apparu ces dernières années en occident ?

 

 

Plus l’égalité avance, plus il y a des levées de boucliers, des garants des inégalités. Concernant le calendrier politique suisse, rappelons-nous qu’il y a eu l’initiative désirant renvoyer les femmes au foyer en novembre 2013 puis la remise en cause des avancements liés à l’IVG en février 2014 qui ont été toutes les deux balayées, sans compter celle sur l’éducation sexuelle qui n’est finalement plus à l’ordre du jour.

En France, à travers la cristallisation de la droite conservatrice et de groupuscules catholiques, des marches contre l’égalité ont été organisées. Elles ne sont de loin pas le reflet de la majorité de la population française qui se positionnait pour l’ouverture du mariage civil aux personnes de même sexe. Le peuple irlandais (pays de tradition catholique) l’a d’ailleurs massivement acceptée cette année.

Quant à la Suisse, le peuple helvétique se prononcera le 28 février 2016 sur une initiative discriminatoire du PDC qui ne respecte pas l’unité de la matière. En effet, sous couvert d’aspects fiscaux concernant « le couple et la famille », cette initiative vise aussi à rendre impossible l’ouverture du mariage civil aux couples de même sexe en voulant modifier la Constitution suisse. Le Conseil fédéral recommande de rejeter cette initiative. Ces différentes votations ont en commun de vouloir reconduire une hiérarchisation entre les sexes et les sexualités alors qu’il n’y a aucun argument valable pour justifier que les citoyen.ne.s remplissent les mêmes devoirs mais ne bénéficient pas d’une égalité de traitement, de protection et de droits. Il ne s’agit pas d’avoir plus de droits mais les mêmes droits pour toute personne, ce qui n’est actuellement pas le cas.

Ces objets sont aussi liés à une manipulation d’arguments financiers et à une imposition réductrice de ce qu’un couple, une famille, une nation est censé.e être. Dans un contexte de crise identitaire et/ou économique, on observe une construction et une diabolisation de « l’autre », un gonflement du sentiment d’insécurité ainsi qu’une racialisation amplifiée de ces questions qui est loin d’être étrangère à la multiplication de votations sur l’immigration.

 

Pensez-vous que le modèle familial classique va peu à peu disparaître ? Et que les partis qui font de la famille leur « cheval de bataille » ont, précisément déjà perdu la bataille ?

 

Le modèle « classique » ou « traditionnel » de la famille n’est pas celui que les partis conservateurs veulent faire passer pour immuable et universel. Commençons par rappeler que le schéma familial des Trente Glorieuses (1945-1974) - papa exerce une activité professionnelle, maman est au foyer et s’occupe des enfants - est apparu tardivement dans l’histoire et a été stable très peu de temps. Dans le sens commun, il est ainsi appelé à tort traditionnel. Un ensemble de conditions socio-économiques ont dû être réunies pour pouvoir bénéficier d’un chez soi alors qu’auparavant différentes générations coexistaient sous le même toit. Contrairement aux idées reçues, la famille conjugale a émergé il y a plus de deux siècles seulement, en rupture avec le modèle fondé sur le critère lignager. Elle s’est fissurée en regard des progrès scientifiques et technologiques, de la démocratisation de l’éducation, de l’essor du secteur tertiaire et de la perte de vitesse de l’influence religieuse.

La politique familiale n’appartient à aucun parti en soi. Il y a au contraire des visions antagonistes entre partis et aussi au sein des partis. Certains brandissent une vision étriquée, tronquée et déconnectée des réalités familiales contemporaines. La famille n’est pas une institution naturelle puisque, par définition, une institution est sociale. Les configurations familiales évoluent selon les lieux et les époques.

Par rapport au droit de la famille au niveau suisse, le Conseil fédéral a adopté une série de propositions pour le parlement afin de répondre de façon pragmatique aux situations actuelles et futures.

La question n’est donc pas d’être pour ou contre certains types de familles puisqu’ils existent mais de savoir si toute personne et tout.e enfant bénéficie des mêmes droits, et de se demander de quelles façons nous pouvons écrire l’histoire, individuellement et collectivement, vers davantage de justice sociale.

 

Presse
La liberté
18 février 2016